Avant-propos
Durant l’époque moderne, les jeunes sont de plus en plus nombreux à tenir un journal dans lequel ils consignent leurs voyages, accompagnés de leurs parents, amis ou enseignants. Ce numéro du Bulletin leur est dédié.
Vers la fin du XVIIIe siècle, faisant écho à l’attente des familles bourgeoises et nobles, qui elles-mêmes les proposent (ou les imposent…) à leurs enfants, les pensionnats mettent à leur programme des voyages et courses destinés à offrir à leurs élèves l’occasion d’apprendre. C’est-à-dire d’acquérir des connaissances « réelles », en opposition au savoir purement livresque, de plus en plus décrié à l’époque. Les voyages effectués dans le cadre de l’institut Naville que relate le fils de son fondateur, étudiés par Fiona Fleischner, ou le voyage de Jean Benjamin Jaïn dont nous éditons le journal, participent de cet usage, où la plume se fait le support des connaissances acquises. Voyage et formation sont étroitement liés, comme le montre également Meike Knittel à l’exemple du jeune Johannes Gessner, dont les premiers voyages dans les Alpes, au début des années 1720, constituent une véritable porte d’entrée dans le microcosme des botanistes. Dans le cadre familial, l’objectif didactique paraît tout aussi essentiel ainsi qu’en témoignent les journaux tenus en parallèle par Johanna Schoppenhauer et son fils Arthur au début du XIXe siècle sur lesquels Ivana Lohrey montre l’impact ineffaçable des impressions suscitées par le paysage helvétique. Moins féru de paysage, Louis Odier herborise dans la campagne genevoise en compagnie de ses camarades joignant à la récolte des plantes la recherche d’une certaine liberté que le cadre urbain n’offre guère.
Notre dossier s’intéresse autant aux pratiques viatiques qu’à celles de l’écriture, étroitement liées à une époque marquée par un fort intérêt pédagogique. Ces pratiques d’écriture, recommandées par la littérature d’éducation de l’époque – Rousseau, Mme de Genlis, Basedow, etc. – commençaient parfois avant même que l’enfant sache manier la plume. Ainsi en est-il de Gonzalve Grand d’Hauteville, fils de la famille d’Hauteville propriétaire du château du même nom. En 1819, alors âgé de 7 ans, il dicte son journal à sa mère, chaque soir, à l’occasion d’un voyage en Italie. Il s’agit pour le garçon d’apprendre les codes d’un genre dont l’usage apparaît comme une obligation. Les comptes rendus des jeunes gens, formatés par une culture commune et l’influence des récits de voyage, apparaissent étonnamment proches. Il s’agit de prendre note de l’itinéraire, de décrire le chemin et le paysage en évaluant leur beauté et leur intérêt. Répondant aux préceptes de la littérature pédagogique, d’autres vont plus loin en commentant l’histoire des lieux visités, les formes de gouvernement, l’état du commerce et de l’agriculture, joignant à l’éducation du regard la formation du jugement. Au-delà des connaissances acquises, des paysages observés et des visites effectuées dont rend compte l’exercice formaté du journal, c’est entre les lignes qu’il faut tenter de lire l’expérience viatique des jeunes scripteurs et… des scriptrices. Bien qu’absentes de ce numéro, les jeunes filles, à cette époque, n’en voyagent pas moins et pour des raisons similaires, alliant plaisir et découvertes. Mais si les archives helvétiques conservent de beaux exemples de journaux qu’elles ont tenus à l’occasion de déplacements plus lointains, principalement en France, leurs éventuels récits de voyage en Suisse – à l’exception du journal d’Aimée Grand d’Hauteville dont il a été question dans un précédent numéro du Bulletin – restent encore à découvrir.
Sylvie Moret Petrini
Sommaire
Dossier : « Jeunesse et voyages (1700-1830) »
Meike Knittel, Devenir botaniste au XVIIIe siècle : les premiers voyages de Gessner et des jeunes Zurichois dans les Alpes
Fiona Fleischner, Une « récréation instructive ». Les journaux de voyages rédigés à l’âge de dix ans par Éric Grand (1796) et Jean-Louis Naville (1822)
Philip Rieder, En deça et au-delà des murs : les excursions de l’adolescent genevois Louis Odier (1748-1817)
Ivana Lorhey, « L’immensité prodigieuse de la nature ». Le journal du voyage en Suisse du jeune Schopenhauer (1803-1804)
Sylvie Moret Petrini, Le journal de voyage dans les ouvrages pédagogiques au XVIIIe siècle
Sylvie Moret Petrini, Journal d’un voyage fait en Suisse par la pension de Mr Rahn d’Araau en 1788, par Jean Benjamin Jaïn.
Sylvie Moret Petrini, L’iconographie dans les journaux de voyage d’Henri Georges de Mestral (1789-1790)
Comptes rendus
Mathieu Narindal: Andreas Bürgi, Eine touristische Bilderfabrik : Kommerz, Vergnügen und Belehrung am Luzerner Löwenplatz, 1850-1914, [avec la collaboration de Philipp Flury et Claudia Hermann], Zürich, Chronos Verlag, 2016.
Patrick Vincent: Françoise Krattinger (éd.), Destination Patrimoine : Sentiers historiques, [avec la collaboration de Nicolas Schwab, Florian Baumgartner, Timon Dönz et la traduction de Léo Biétry], Zürich, Patrimoine suisse, 2018.
Patrick Vincent: « Albert Smith. Le spectacle du Mont-Blanc », Exposition au Musée Suisse du Jeu à La Tour-de-Peilz du 23 novembre 2018 au 8 septembre 2019, nombreuses illustrations.
Patrick Vincent: Aldo Audisio et Veronica Lisino, Albert Smith : Lo spettacolo del Monte Bianco et altre avventurre in vendita [Le spectacle du Mont-Blanc et autres aventures en vente], Torino, Museo nazionale della montagna, 2018.
Vie de l’association
Sortie annuelle 2019 : sur les traces de Voltaire (Délices, Ferney) / Lausanne à l’heure d’été 2019 / Liste des membres / Procès-verbal de l’Assemblée générale 2018
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Table des matières
Les guides de voyage ne sont pas des livres comme les autres. Parce qu’ils ne traitent pas que de savoir et de culture, mais aussi du monde physique, réel. Parce qu’ils ne s’adressent pas qu’à des lecteurs, mais aussi à des voyageurs. Si le voyageur demande à se repérer dans le monde, le lecteur a besoin de se retrouver dans le texte et l’organisation de son guide. Lu face à l’église qu’il décrit, sur le pont qu’il mentionne, un guide est rarement utilisé de manière linéaire. Il induit une lecture spécifique, discontinue. L’auteure envisage ici le guide de voyage comme une forme ou un « genre » littéraire qui établit ses propres conventions.
A première vue, l’année 1816 ne mérite pas une commémoration. Le Congrès de Vienne, où Vaud et Genève ont négocié leur indépendance en rejoignant la Confédération, était ratifié depuis six mois, la Sainte Alliance conclue et Napoléon croupissait à Sainte-Hélène. En France, c’était l’heure des représailles, cette « Terreur blanche » qui a vu de nombreux anciens bonapartistes et républicains prendre le chemin de l’exil, tandis qu’en Allemagne et en Italie l’espoir des jeunes nationalistes s’estompait et qu’en Grande Bretagne la grogne montait parmi les ouvriers, privés de travail à cause de la paix. En Suisse, cette même crise économique poussait les plus démunis à émigrer pendant que la Diète s’intéressait avant tout à réorganiser l’armée fédérale. La météo, chamboulée par l’explosion d’un volcan à onze mille kilomètres de distance, semblait s’inspirer de ce climat politique morose, provoquant des crues dans les lacs, des avalanches et des glissements de terrain un peu partout dans les Alpes, et la dernière grande famine de notre histoire. Pour ajouter encore une touche apocalyptique, des taches noires apparurent sur le soleil à plusieurs reprises, tandis que la prophétie dite de Bologne annonçait la fin du monde le 18 juillet. Malgré ce sombre tableau, 1816 reste une année importante dans les annales du voyage en Suisse, et ceci pour deux raisons. Premièrement, le Grand Tour y reprit ses droits sous une forme plus proche du tourisme moderne que du voyage privilégié des Lumières. […] La deuxième explication justifiant une commémoration est la visite en Suisse en 1816 d’un petit cénacle d’écrivains qui ont contribué à la renommée du Léman et des Alpes. La Gazette de Lausanne, à la date du 25 juin, nota que « parmi le grand nombre d’Anglais qui habitent les environs de Genève, on remarque l’un des poètes les plus distingués de l’Angleterre, Lord Biron [sic] ». […]
La Fondation du Château de Chillon et la Fondation pour l’Ecrit (Salon du livre de Genève) unissent leurs compétences afin de coproduire le Festival du livre romantique, qui se déroulera les 3 et 4 juin 2016 dans le cadre enchanteur du Château de Chillon, lieu emblématique d’un état d’esprit et témoin de nombreux épisodes de l’histoire culturelle.
La vague romantique déferle sur l’Europe dans les dernières décennies du XVIIIe siècle. Venue d’Allemagne et d’Angleterre, elle bouleverse fondamentalement les conceptions artistiques, tant littéraires que musicales et picturales. Aux canons classiques, le romantisme oppose la liberté individuelle de l’artiste. A la primauté de la raison, il substitue l’expression des passions et des sentiments. Cette nouvelle approche s’accompagne d’une conscience aigüe de la destinée humaine et de la condition éphémère de toute chose, y compris la nature dans ce qu’elle a de plus indestructible de prime abord : la pierre. Hommes et pierres sont ainsi liés par un même destin, celui qui conduit à la ruine et ramène tout à la poussière. L’exposition de la Fondation Pierre Arnaud met en scène ce double drame, en deux actes. L’histoire s’ouvre sur les cimes rocheuses et les flèches des cathédrales. L’homme y apparaît sous les traits du héros. Il gravit les sommets, domine la nature et élève des monuments spectaculaires. La seconde partie raconte la lente mais inéluctable dégradation : montagnes érodées par les intempéries, bâtiments tombés en ruines. Première victime de l’œuvre du temps, l’homme, héros déchu, repose désormais sous une pierre devenue sa tombe. Autour de cette thématique originale et inédite, l’exposition rassemble des œuvres de grands artistes romantiques européens: Alexandre Calame, Carl Gustav Carus, François Diday, Gustave Doré, Johann Heinrich Füssli, Théodore Géricault, Francisco Goya, Victor Hugo, Philips James Loutherbourg, John Ruskin, Caspar Wolf,…
Pour son bulletin 2015, notre association a retenu un dossier thématique qui fait écho à de récentes recherches menées à l’université de Moscou et qui met en lumière l’importance des Russes dans l’histoire du voyage en Suisse. Ainsi, après le numéro de 2011 consacré aux voyageurs anglais et à leur rôle dans le développement du tourisme, la professeure Danièle Tosato-Rigo, nouvellement entrée dans notre comité, propose au lecteur de s’aventurer sur les pas des Russes en Suisse de la seconde moitié du XVIIIe siècle au début du XIXe siècle. Après un panorama des voyageurs russes entre 1750 et 1850 par Valentina Smekalina, l’article du professeur Andrei Andreev nous fait découvrir les deux brefs séjours du tsar Alexandre Ier dans les cantons suisses lors de la campagne militaire contre Napoléon (1814) puis à l’occasion du Congrès de Vienne (1815). Les deux dernières contributions de ce dossier valorisent, quant à elles, des documents inédits sur cette histoire russe du voyage. Le « rendez-vous manqué » entre les Vaudois et le tsar Alexandre à l’automne 1815 est commenté par Béatrice Lovis à la lumière de sources issues des archives vaudoises. Véritable précurseur des Lettres d’un voyageur russe de Karamzine, le journal de voyage du jeune Paul Stroganov (1787) est présenté par Valentina Smekalina.