Bulletin 25/2024: Les objets du voyage
« Au perron, l’arbalétrier ne fut plus qu’un gros homme, trapu, râblé, qui s’arrêtait pour souffler, secouer la neige de ses jambières en drap jaune comme sa casquette, de son passe-montagne tricoté ne laissant guère voir du visage que quelques touffes de barbe grisonnante et d’énormes lunettes vertes, bombées en verres de stéréoscope. Le piolet, l’alpenstock, un sac sur le dos, un paquet de cordes en sautoir, des crampons et crochets de fer à la ceinture d’une blouse anglaise à larges pattes complétaient le harnachement de ce parfait alpiniste. »
C’est en ces termes qu’Alphonse Daudet décrit l’arrivée de Tartarin au Rigi-Kulm. Empêtré dans une foule de choses qui l’enserrent, sur le point de suffoquer, Tartarin subit cette entrée comme une lutte continuelle contre des objets, se fâchant contre une servante lui proposant de prendre l’ascenseur. « Un ascenseur à lui !… à lui !… Et son cri, son geste secouèrent toute sa ferraille. » Comme Tartarin, tout voyageur venant en Suisse se pare de nombreux artefacts (manufacturés, artisanaux, imprimés, artistiques, etc.) destinés à l’informer dans ses pérégrinations, à le protéger si nécessaire ou à le distinguer parmi les autres. Ce numéro du bulletin de l’ACVS cherche à recomposer l’histoire du voyage en Suisse à travers ce qui donne au voyage sa matérialité et ainsi à restituer de manière vivante la relation entre les humains et leurs objets.
Depuis ce qu’on a appelé le « tournant matériel » des années 2000, les objets, longtemps cantonnés à l’anthropologie et aux études muséales, n’appartiennent plus seulement à la « petite histoire », mais sont désormais au centre des recherches historiques et culturelles.
La plupart des objets dans ce numéro émanent du XIXe siècle, que le philosophe écossais Thomas Carlyle nommait « l’âge de la machine », une époque plus intéressée par les questions matérielles que spirituelles. La Grande Exposition de 1851 au Crystal Palace de Londres, où plus de 100 000 objets ont été exposés, illustrait parfaitement cette fascination pour les objets. Il en va de même pour le réalisme dans la fiction romanesque, qui mettait l’accent sur la vie économique de la classe moyenne et sur les objets utilisés au quotidien. Des romanciers tels que Balzac ou Dickens affichent une relation ambivalente avec cette culture de la consommation, qui est l’apanage de la modernité.
Les objets qui dérivent du tourisme illustrent à merveille les moments d’exaltation, de spleen et d’illusion collective que celui-ci suscite. À l’image de Tartarin en couverture, les monuments, jeux, illustrations, objets-souvenirs, alpenstocks, livres d’or, guides, documents officiels et autres artefacts présentés dans ce dossier, sont une sorte de phantasmagorie (Walter Benjamin) : elle nous rappelle que l’histoire du voyage en Suisse a été façonnée pas des objets autant que par des humains.
Laurent Tissot et Patrick Vincent
Professeurs à l’université de Neuchâtel
