Avant propos. Suisse-Pologne : voyageurs, savants, poètes, réfugiés

Les chemins de la Suisse vers la Pologne et de la Pologne vers la Suisse ont été beaucoup fréquentés dès le XVIIIe siècle. C’était le temps où les grandes familles de l’aristocratie polonaise et même le roi en personne (d’abord Auguste III, puis Stanislas Auguste Poniatowski) recrutaient volontiers des Suisses pour exercer toutes sortes de fonctions : officiers, médecins, secrétaires, bibliothécaires, précepteurs et préceptrices, conseillers, architectes, pâtissiers… D’autres passaient par la Pologne pour aller jusqu’en Russie occuper des emplois de pareille sorte. Mais à la même époque se répandait parmi les élites de l’Europe la mode et bientôt le besoin de voyager. Avec ses paysages qu’on apprenait à percevoir, ses hauteurs fascinantes, ses médecins célèbres, ses instituts d’éducation, ses sites élevés au rang de mythes par les écrivains (Haller, Rousseau, Gessner), sa mosaïque de communautés républicaines, la Suisse avait acquis une place de choix dans les itinéraires les plus recommandés. Parmi ces voyageurs venus de toute l’Europe, les Polonais n’ont pas manqué et surtout bon nombre d’entre eux ont laissé des traces écrites de leur séjour ou de leur passage en Suisse.

On ne peut malheureusement pas en dire autant de celles et ceux qui, de nos contrées, sont partis pour la Pologne et qui n’ont pas été amenés à documenter leurs expériences là-bas, en dehors de rares passages à cueillir dans des correspondances ou dans certains textes édités – par exemple les articles « Confédération polonaise » et « Diète polonaise » de l’Encyclopédie d’Yverdon écrits par Elie Bertrand après son retour de Varsovie ou encore son Projet pour l’établissement d’une Académie des Sciences et des Arts utiles à Varsovie en 1766. Une seule relation de voyage à proprement parler a été écrite et publiée par un Suisse au sujet de la Pologne à cette époque : celle du mathématicien bâlois Johann III Bernoulli, Reisen durch Brandenburg, Pommern, Preussen, Curland, Russland und Pohlen in den Jahren 1777 und 1778 (Leipzig, 1779).

Si Bernoulli était arrivé dans le royaume des Sarmates plein de préjugés qu’il allait vite réviser, c’est qu’à cette époque, les propagandes de la Prusse et de la Russie diffusent de la Pologne l’image désastreuse d’un pays ingouvernable, agité en permanence par les effets d’une instabilité politique jugée pathologique, peuplé de brutes incultes et serviles, garni de villes et de bourgades crasseuses, abandonné de surcroît au fanatisme catholique le plus étroit. Comment se faisait-il alors que les grandes familles et le souverain en personne aient été si enclins à faire venir de Suisse et majoritairement de la Suisse protestante, les compétences dont ils avaient besoin ? Il faut rappeler qu’avec l’élection au trône de Stanislas Auguste, en 1764, la Pologne s’est engagée résolument vers la voie de la modernisation et de la diffusion la plus large possible de l’esprit des Lumières. Les Suisses présentaient pour soutenir ce mouvement des qualités particulières : ils n’étaient sujets d’aucun souverain, citoyens d’aucune puissance, grande ou petite, impliquée dans le jeu de la grande politique européenne ; ils étaient francophones sans être Français et facilement enclins, par nécessité, à s’engager dans des services à l’étranger où on leur prêtait généralement très bonne réputation ; quant à la frugalité plus ou moins légendaire dans laquelle on vivait dans leur pays, elle laissait aussi prévoir qu’ils n’auraient pas de prétentions financières démesurées.

C’est pour les mêmes raisons que plusieurs de ces grandes familles n’hésitèrent pas à envoyer leurs jeunes garçons en Suisse pour quelques années, sous la gouverne de précepteurs soigneusement choisis. C’est le cas des frères Mniszech dont il est question ci-après ou encore de François-Xavier et Vincent Potocki, de Jean et Séverin Potocki, comme des jeunes princes Casimir Czartoryski et François-Xavier Lubomirski. Tous étaient jugés à bonne école en Suisse, comme l’écrivait le roi Stanislas Auguste à Józef Mniszech : « Le pays où vous êtes fait par lui-même une école excellente pour un républicain et de plus vous avez le bonheur d’y puiser dans les meilleures sources. L’espérance fondée de voir des Polonais perfectionnés dans le séjour qu’ils font en Suisse augmente l’inclination que j’ai toujours eue pour cette nation vertueuse et sage. » (Rosset et Triaire, p. 42)

Les proches de ces jeunes gens, très fortunés pour la plupart d’entre eux, s’adonnaient volontiers à la mode du voyage ; ils se montraient avec assiduité dans les grandes capitales de l’Europe et sacrifiaient avec plaisir aux nouveaux rituels qui s’imposaient pour les gens de leur rang, telle la rencontre des grands hommes du temps ou la visite des lieux les plus fameux. De passage en Suisse, ils s’annonçaient chez Voltaire qui recevait volontiers tous les admirateurs, tentaient – généralement en vain – d’obtenir une entrevue avec Rousseau, voyaient si possible Haller à Roche ou Charles Bonnet à Genthod, Gessner ou Lavater à Zurich, le mécanicien Jaquet-Droz et ses automates à La Chaux-de-Fonds et bien entendu, quitte à s’inventer des maladies, les docteurs Tissot à Lausanne ou Tronchin à Genève. Dans les parages lémaniques s’imposait absolument la visite des lieux célébrés dans La Nouvelle Héloïse avec en prime le château de Chillon, même avant que Byron ne l’eût élevé au rang d’emblème. Mais quelques-uns ont arpenté notre pays avec une attention beaucoup plus soutenue, tels le jeune Stanislas Kostka Potocki recensant systématiquement les monuments dignes de son intérêt (ce qui, pour lui, ne voulait pas dire ceux dont tout le monde parle), donnant finalement dans son Itinéraire de la Suisse en 1774 (toujours inédit), un catalogue étoffé du patrimoine bâti dans une grande partie de la Suisse.

Avec 1795 et le dernier, total partage de la Pologne, les conditions vont changer radicalement. C’est en masse que les Polonais vont se trouver jetés sur les routes de l’exil après l’écrasement de la révolte de Kosciuszko en 1794, la fin brutale des rêves nourris par les campagnes de Napoléon, puis les dures répressions consécutives aux insurrections de 1830 et de 1863. La Suisse, de son côté, n’est plus seulement un pays curieux et attrayant ; elle est devenue terre d’accueil pour les réfugiés. Les Polonais qui y sont reçus n’ont plus grand chose de commun, généralement, avec les princes et les comtesses qui, par respect pour leur rang, faisaient en voyageant ce qu’il était pour eux convenable de faire. Et même ceux qui ne manquent pas de moyens arrivent réellement frappés par le malheur de leur pays et de leur famille ou alors ils prennent comme naturellement la pause du souffrant : les héros sont désormais romantiques. Plusieurs d’entre eux sont poètes et même poètes de génie, telle la trinité des romantiques polonais, Mickiewicz, Słowacki et Krasiński, qui tous trois auront décrit en même temps les beautés de la Suisse et la douleur qui les habite loin d’un chez eux qui n’a plus de consistance. Reflet sublimé du mal-être des déracinés, la Suisse est dite dans des vers et des pages d’une poignante densité qui marient la fascination du beau, la tristesse des vaincus et le désarroi de sujets profondément bouleversés.

Dans l’autre sens, les routes se sont sensiblement rétrécies : en dehors de quelques précepteurs et préceptrices engagés dans telle ou telle maison, la Pologne, rayée de la carte politique, n’attire guère. Les échos qui en parviennent jusqu’en Suisse parlent le plus souvent d’occupation, de répressions, de déportations, de spoliations, d’exécutions. L’envie et même les occasions de s’y rendre sont éteintes. D’ailleurs, quand il est question de Pologne, on pense aussitôt à l’Hôtel Lambert du prince Adam Jerzy Czartoryski avec la foule des émigrés qui font de Paris, pour ainsi dire, une doublure de Varsovie, au Musée polonais de Rapperswil fondé en 1870 par d’illustres émigrés avec l’aide de Gottfried Keller et d’autres intellectuels suisses de premier plan, ou encore, à l’aube du siècle suivant, au Front de Morges réuni autour d’Ignacy Paderewski. En Pologne, comme l’annonce Alfred Jarry en 1896, « c’est-à-dire Nulle-Part ».

Tout change au XXe siècle. Avec le développement du chemin de fer et de l’industrie du tourisme, les conditions du voyage en Suisse procurent de nouvelles sensations que les Polonais, comme les autres, goûtent avec avidité – pour autant que cela leur soit donné, ce qui ne va pas de soi avant 1918 et le rétablissement d’un État polonais indépendant. Ceux qui en ont les moyens viennent en Suisse pour faire des études dans des universités ou à l’École polytechnique de Zurich, pour se soigner auprès de médecins dignes successeurs des Tissot et des Tronchin, pour voir les contrées célébrées avec tant de ferveur par les plus grands poètes de la nation, pour pratiquer les sports d’hiver dont on vient seulement de découvrir les charmes ou encore pour rencontrer Paderewski et considérer avec lui les chances pour le pays de recouvrer son indépendance. Le voyage des Polonais en Suisse est tout à la fois conforme au nouvel habitus touristique des élites européennes, motivé par des raisons privées (la santé, le besoin de dépaysement, les affaires) et marqué par les enjeux politiques toujours brûlants. Il est souvent structuré par la présence de nombreux compatriotes établis à demeure dans nos contrées et qui participent à leur spectaculaire développement industriel (Antoine Patek à Genève, Jan Paweł Lelewel à Berne, Jan Modzelewski à Fribourg et bien d’autres) comme à la consolidation de leurs universités – en particulier celle de Fribourg où plusieurs professeurs polonais ont joué un rôle majeur. Après 1918 et une fois terminée la guerre soviéto-polonaise de 1919-1921, la Suisse qui s’était modernisée et enrichie très rapidement dès le deuxième tiers du XIXe siècle servira aussi d’exemple pour la jeune République de Pologne où l’on rêve de rattraper au plus vite l’immense retard pris pendant 125 ans de marasme sous la domination des puissances co-partageantes.

Mais la Seconde guerre vient trop tôt freiner ces élans et apporter en Suisse une nouvelle catégorie de « voyageurs » polonais : les 16.000 soldats internés qui participèrent, pendant cinq ans, à d’importants travaux d’utilité publique, alors qu’un bon nombre profitait de l’instruction dispensée dans les trois camps universitaires organisés spécialement pour ces internés à Uster (puis Winterthur), à Grangeneuve (puis Fribourg) et à Sirnach (puis Herisau).

Pendant longtemps encore, c’est la configuration politique ou la situation économique qui poussa de nombreux Polonais vers nos frontières, jusqu’à la puissante vague d’émigration de Solidarność autour de 1982. Mais on ne parle plus ici de voyageurs, certes. Et dans le sens inverse, les cahots de l’histoire du XXe siècle n’ont pas non plus permis de générer de littérature proprement viatique, chez les rares Suisses déplacés en Pologne pour différents motifs, telle la participation à diverses missions politiques ou humanitaires pendant la Seconde guerre, qui ont occasionné la publication de notes sur la Pologne occupée (voir Schweizer in Polen). Une discrète, mais heureuse exception est apportée par René Morax qui, en octobre 1910, a publié une relation du voyage qu’il avait fait trois mois plus tôt à Cracovie et dans les Tatras en compagnie de Paderewski ; elle nous a paru mériter d’être reproduite au moins partiellement dans le présent dossier.

Il n’a pas été facile de choisir les thèmes et les textes susceptibles de rendre compte, au moins superficiellement, de ce double mouvement animé par les voyageurs suisses et polonais. La priorité a été donnée à la présentation de documents, souvent inédits. Au XVIIIe siècle, les frères Mniszech et Stanislas Kostka Potocki se sont formé l’esprit en observant, en analysant et en décrivant ce que la Suisse offrait à leur perception, tandis que leur contemporaine, la princesse Czartoryska (rare représentante féminine dans la gent voyageuse), incarnait le type de l’aristocrate autant libre de ses propos que soumise aux convenances de son rang. Les poètes du XIXe siècle auraient dû être cités, mais comme leurs textes sont généralement mieux connus, on y a renoncé. Quant au XXe siècle, il se manifeste à travers un quasi anonyme, Kazimierz Kisielnicki, dont les mémoires rappellent cinq années de jeunesse passées entre les bords du Léman et à Fribourg à la veille de la Première guerre, et par la figure admirable de Jerzy Stempowski, auteur notamment du plus brillant livre polonais portant sur la Suisse (La Terre bernoise, 1954).

Les textes des Mniszech, de Potocki et de Czartoryska ont été écrits originellement en français. Pour le confort de la lecture, on a modernisé et harmonisé les graphies souvent bizarres. Les textes de J. Zieliński, J. Polanowska et K. Kisielnicki, ainsi que certains fragments cités de Stempowski (en dehors de La Terre bernoise, écrit en français) ont été traduits du polonais par moi-même.

François Rosset
Professeur honoraire à l’Université de Lausanne

Bibliographie

Pour ce qui regarde la documentation et la bibliographie sur le sujet, il convient de mentionner en premier lieu les très riches collections documentaires réunies à Fribourg par Jacek Sygnarski à l’enseigne de la Fondation Archivum Helveto-Polonicum (http://www.fondationahp.ch/mainf.htm).

Marek Andrzejewski, Schweizer in Polen. Spuren der Geschichte eines Brückenschlages, Basel, Schwabe, 2002.

Edgar Bonjour, Die Schweiz und Polen. Eine geschichtliche Parallelbetrachtung, Zürich, Atlantis Verlag, 1940.

Marceli Handelsman, Pologne-Suisse. Recueil d’études historiques, Varsovie-Lwow, Société polonaise d’histoire, 1938.

François Rosset et Dominique Triaire, Jean Potocki. Biographie, Paris, Flammarion, 2004.

Emanuel Rostworowski, « La Suisse et la Pologne au XVIIIe siècle », in Sven Stelling-Michaud (dir.), Échanges entre la Pologne et la Suisse du XVIe au XIXe siècles, Genève, Droz, 1964, p. 139-213.

[Jacek Sygnarski (dir.)], Helvétie, terre d’accueil. Espoirs et vie quotidienne des internés polonais en Suisse 1940-1946 en images, Fribourg et Montricher, Fondation Archivum Helveto-Polonicum et Éditions Noir sur Blanc, 2000.

Sommaire

Suisse – Pologne
François Rosset, Avant-Propos. Suisse – Pologne : voyageurs, savants, poètes, réfugiés
François Rosset, La princesse Izabela Czartoryska en Suisse en 1789
Jan Zieliński, La Suisse en 1764 vue par les frères Mniszech, à la lumière de leurs notes manuscrites
Jolanta Polanowska, Stanislas Kostka Potocki, Itinéraire de la Suisse en 1774
Les mémoires de Kazimierz Kisielnicki, 1908-1913
Jan Zieliński, Jerzy Stempowski en Suisse
René Morax en Pologne en 1910

Histoires de guides
Ariane Devanthéry, Naissance d’un pays touristique : s’adapter aux attentes des touristes

Comptes rendus et exposition
Laurent Tissot : Victor Tissot, La Suisse inconnue, Florides Helvètes
Laurent Tissot : Victor Hugo, Voyages en Suisse, préface de P.-O. Walzer, Florides Helvètes
William Favre :Tours du Monde. De Jules Verne aux premiers globetrotters, exposition du Musée national suisse, Château de Prangins

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